« Il n’y a pas de place dans le paysage éditorial français pour des journaux du type du Sun ou de Bild. Ici, ce n’est pas dans les mœurs. »
[Source]
Il y a les chercheurs qui cherchent, et ceux qui décrètent. Un des sociologues interviewés par Augustin Scalbert pour son papier sur l’éventuel virage éditorial « trash » de France-Soir semble faire partie de la seconde catégorie. A moins, bien sûr, qu’il ait effectivement dirigé une étude sur les attentes des Français en matière de tabloïds. Auquel cas, je serai ravi de la lire.
Soyons sport avec ce chercheur, il n’est pas le seul à penser qu’un Sun ou qu’un Bild à la française ne trouverait pas son public. Beaucoup en ont manifesté l’idée, à l’époque ou Jean-Pierre Brunois voulait – déjà – trashiser France-Soir (en 2006, si je ne m’abuse) ou, plus récemment, quand Springer a tenté d’imposer son Bild français, en 2008. Il faut dire que les deux projets ont capoté. Le premier à cause de la levée de boucliers qui a accueilli Brunois qui, pour de nombreuses raisons internes à France-Soir, n’a pas pu aller au bout de son idée. Le second, car il fut d’une part l’objet d’une terrible contre-attaque du groupe Amaury (Le Parisien) et de son projet Kill Bild et, surtout, car Springer ne se satisfaisait pas du quasi monopole de l’antédiluvienne et conservatrice corporation des NMPP. Comme Augustin le note dans son papier, Springer estimait que le nombre de points de ventes était insuffisant pour la distribution d’un journal populaire, principalement vendu comme un objet de consommation courante (au drugstore, par exemple).
Mais en quoi ces deux échecs sont-ils la preuve que le public français ne veut pas de presse trash ? Parce que les Français disent vouloir une presse de « qualité », celle qu’ils n’achètent pas et qui vit grâce aux subventions de l’Etat ? Mais ils disent tous ça… Réponse de prestige oblige, celle qui fait qu’Arte est toujours bien placée dans les sondages sur les chaînes préférées du public, mais toujours en queue de peloton dans les relevés quotidiens de Mediametrie .
Les chiffres sont têtus. Chaque semaine, la presse people vend près de deux millions d’exemplaires. VSD, selon les chiffres communiqués par son éditeur, a très bien négocié son virage éditorial amorcé au mois d’août, avec son style plus… direct. Les ventes ont été bien au-dessus des espérances pour les deux premiers numéros de la nouvelle formule. Sur Internet, l’exemple du Post, pureplayer le plus proche de l’esprit tabloïd, cumulait 3,2 millions de VU Nielsen fin 2009. Oserais-je citer Jean-Marc Morandini et son site d’actu média ? Oui j’ose. Enfin, tous ceux qui bossent en éditorial sur le web vous le diront (même Rue89), le trash fait vendre, le trash fait cliquer.
Et si sur Slate, Rue89, Le Point, Le Figaro et d’autres sites très sérieux, les sujets culs, météos ou insolites sont les plus consultés, sur Voici, l’an dernier, les articles les plus lus concernaient… des hommes et des femmes politiques. Le mélange des genres semble bel et bien plaire. Dire que le public français n’est pas prêt à acheter un tabloïd – mélange des genres par excellence - est une grossière erreur. C’est peut-être vrai – et c’est sûrement faux -, mais c’est une bêtise que de le décréter avant qu’une véritable expérience tabloïd ait été lancée chez nous, avec ses faits divers atroces joliment illustrés (coucou Paris Match), ses photos choc en fonds perdus en Une, ses scandales politiques, ses meufs à poil en page 3… Bref, la formule sang sexe scandale, avec une touche d’humour et un bon editing car ceux qui le lisent savent que c’est là le plus grand talent du Sun. Le premier qui dégainera un tel titre, en l’assumant à fond, remportera la partie.
L’autre réserve, évoquée par un autre sociologue des médias, Jean-Marie Charon, était celle de la faisabilité :
« Pour arriver à alimenter la machine, qui repose sur l’intérêt du public, il faut des photos trash, des indiscrétions… Et donc, beaucoup de journalistes pour les apporter. Ensuite, il faut arriver à diffuser de grandes quantités de journaux pour rentabiliser ces investissements.»
[Source]
J’invite Jean-Marie Charon à visiter un jour une rédaction. Ce qu’il décrit est le boulot de n’importe quel journaliste, les photos trash en plus. Pour n’importe quel canard, pour arriver à alimenter la machine, qui repose sur l’intérêt du public, il faut des photos et des indiscrétions… Et donc, des journalistes pour les apporter (pas forcément beaucoup, des bons suffisent). Un journal qui ne fait pas ça est un mauvais journal qui recopie des communiqués de presse. Ou un journal municipal qui, pour le coup, fait très bien son boulot.





